Panem et circenses

Les supporters s’investissent dans la non-violence

En complément ou renforcement des mesures traditionnelles organisant la sécurité (Safety) dans les stades de football, plusieurs dynamiques de prévention se sont développées depuis 1990 en Europe sur le modèle du Fan coaching (Belgique, Pays-Bas, Allemagne), de la prévention communautaire (Angleterre) ou de la sensibilisation (campagnes Fifa ou UEFA). Mais, à côté de cette prévention classique menée depuis 15 ans maintenant, nous observons l’émergence en Europe d’un mouvement significatif d’associations de supporters devenant acteurs de la prévention.

Ces clubs de supporters s’associent de façon formelle, à l’origine pour soutenir leur club, ce qui cimente leur union. Ils se structurent autour d’une valeur positive (“contre la violence” ou “pour la tolérance”) et prennent l’initiative d’organiser eux-mêmes des actions éducatives et sociales : campagnes de sensibilisation, coopération à la sécurité des matches afin de pacifier l’événement sportif. Un volume important de supporters de football est impliqué dans le mouvement. En Espagne l’AFEPE, dite Aficiones Unidas, réunit 39 fédérations locales totalisant 500 000 membres; la FAS française est l’émanation de 40 fédérations locales rassemblant des milliers de participants, idem pour le Fair Fans au Danemark.

Ce mouvement de supporters s’est donné comme défi implicite de fondre les identités morcelées des clubs dans une identité collective s’articulant sur des valeurs positives (tolérance, fair-play, etc.). S’il s’unifie autour d’une cohésion identitaire forte et un réseau de solidarité entre supporters, il se caractérise aussi par une volonté d’ouverture sur son environnement et s’inscrit dans une stratégie de “capillarité” en instaurant des réseaux fins, multiples et complémentaires auprès des institutions, tout en maintenant une autonomie quant aux clubs ou fédérations nationales. Ces supporters, “citoyens du stade”, portant match après match une action utile à la vie de leur cité, se rassemblent dans un mouvement structuré où les activités se réalisent globalement à travers du volontariat et se caractérisent par une capacité de travail impressionnante tant par le volume que par la créativité. De façon paradoxale, actuellement, les médias leur accordent une visibilité limitée et inversement proportionnelle à leur engagement et à la qualité des actions réalisées.

Les illustrations les plus marquantes et visibles de cette “néo-prévention” dans le secteur du football semblent se trouver en Espagne, en France et au Danemark. Par contre, la situation est moins lisible en Belgique et en Allemagne, où des professionnels du travail socio-éducatif avec les supporters (fan coaching) cohabitent avec ce modèle émergent du “supportérisme générateur de prévention”. Malgré différentes initiatives préventives intéressantes, l’Europe orientale (Pologne, Tchéquie, Roumanie) apparaît arc-boutée sur un modèle répressif de confrontation.

Notons cependant que le hooliganisme, dans sa forme organisée déployant une violence préméditée, a retrouvé un second souffle et est particulièrement revigoré aux quatre coins du continent, ce qui nécessite, encore et toujours, la mise en place d’importantes mesures de sécurité afin de limiter les risques liés à l’organisation des matches. La récente Coupe du Monde en Allemagne a mobilisé 250 000 policiers et 3000 soldats durant les 64 matches, et justifié 1,5 milliard d’euros de frais dans les 12 infrastructures sportives; l’événement — dont la gestion fut exemplaire — a cependant produit quelque 8935 arrestations, 862 blessés (dont 1/3 de policiers) et 7212 délits…

En parallèle, se généralise partout une difficulté majeure issue du mixage opportuniste de la problématique du racisme dans le sport avec celle de la violence des supporters : certains lobbies instrumentalisent habilement la thématique du racisme pour expliquer les actes violents dans les stades, ce qui induit une confusion dans la gestion du phénomène et une stigmatisation des supporters et du football en général.

De cette actualité émerge un double défi. Le premier pour les villes européennes confrontées à l’organisation des grands événements sportifs et à la gestion de la violence des supporters. Le second pour les institutions européennes qui doivent faire face à la fois à la nécessité d’un cadre de travail international alimenté par un “corps de connaissance européen” et à l’impulsion de mesures structurelles organisant la prévention au niveau local. Heureusement, deux outils spécifiques existent déjà : la Recommandation 2003/1 et la Résolution 172 du Conseil de l’Europe. Afin que dans les stades et dans les villes, les institutions continuent à promouvoir la prévention pour – et avec – le citoyen.

Manuel Comeron
collaborateur scientifique, doctorant en psychologie
à l’université de Liège et à l’université de Technologie de Berlin