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Photo: Granjean
Le 15e jour du mois : La Grande Halle du Parc de La Villette consacre son exposition de réouverture à un sujet qui peut paraître banal, “Bêtes et Hommes”. Pourquoi ?
Vinciane Despret : La dernière grande exposition de ce type a eu lieu en 2000. Elle était consacrée au “jardin planétaire” et envisageait la question de l’environnement dans notre rapport à la nature. L’exposition qui a commencé en septembre interroge la manière dont les humains et les animaux entrent en relation dans le monde d’aujourd’hui. En considérant l’animal comme un partenaire à part entière des relations qui se nouent avec lui, elle montre à travers des pratiques concrètes comment humains et animaux se sont mutuellement transformés. Yolande Baco, directrice des expositions au Parc de la Villette, m’a contactée en 2003, après la parution de mon livre Quand le loup habitera avec l’agneau, dans lequel j’essayais de réfléchir au fait que, depuis 40 ans environ, les rapports entre les hommes et les animaux se sont modifiés radicalemen, et ce, dans de très nombreux domaines, dont les champs scientifiques. Ainsi, par exemple, dans les années 60, les babouins étaient considérés comme des animaux peu sophistiqués du point de vue de leur socialité; ils étaient rigidement hiérarchisés, réglant les problèmes par la force. Fin des années 70, la littérature scientifique nous apprend que les singes sont capables de comportements beaucoup plus compliqués : on découvre l’utilisation d’outils chez les chimpanzés, on revoit le statut des femelles chez de nombreux primates, et on commence à créditer de très nombreux animaux de compétences cognitives que nous pensions être exclusivement les nôtres. Qui a changé ? Les animaux ? Les hommes ? Notre regard sur eux ? C’est peut-être le tout à la fois.
Le 15e jour : Pensez-vous que les animaux prennent une part active dans nos relations ?
V.D. : Tout à fait. Prenons un exemple : des chercheurs se sont aperçus de façon empirique que le comportement des corbeaux peut être variable selon l’attitude des hommes à leur égard. Ceci remet en question l’hypothèse, généralement acceptée, que ce sont nos représentations qui changent et que les animaux sont relativement immuables. Certes, la manière dont nous percevons les animaux les influence, mais les animaux eux-mêmes intègrent activement et même participent à l’image que nous nous forgeons à leur sujet. Dans le Grand Nord, les corbeaux, au contraire de leurs congénères vivant dans les cultures qui leur donnent mauvaise réputation, ne sont pas du tout farouches. Ils partagent la vie des Esquimaux et ceux-ci les apprécient beaucoup; ils sont décrits comme espiègles et anthropophiles. Ils sont même des collaborateurs précieux pour la chasse. Chez nous, ils ont longtemps été associés à la mort et ont fait l’objet de persécution. Dès lors, si on peut affirmer que notre perception des animaux est culturelle, on ne peut plus négliger le fait qu’ils participent activement à la manière dont nous les percevons.
D’autres observations corroborent mes dires. Le bouquetin est protégé depuis quelques années. C’est, pour les montagnards, un bel animal, fier et sauvage, symbole de la nature immaculée. Mais à l’heure actuelle, on constate qu’il a intégré son nouveau statut : il se sent protégé et, dès lors, descend dans les vallées et suit les touristes. Il n’a plus rien de l’animal fier et farouche qui avait suscité une bonne part des motivations affectives ayant présidé à sa protection. De la même manière, le loup (espèce protégée également) attaque les troupeaux avec une hardiesse inédite, au nez et à la barbe des éleveurs, comme si – je cite l’un d’eux – « les loups se promenaient avec la convention de Berne entre les pattes » ! Dans le même registre, je peux encore citer les loutres, animaux diurnes ou nocturnes selon qu’elles sont chassées ou non… Ce n’est donc pas uniquement dans les laboratoires ou sur le terrain que nous constatons un changement, mais au sein même de la société civile. Les découvertes les plus récentes de l’éthologie révèlent des compétences jusque-là attribuées aux seuls humains et l’expérience de tous ceux qui font équipe avec les animaux (les bergers, les éleveurs, les dresseurs) signalent chez leurs compagnons des aptitudes inattendues. Toutes ces observations ont guidé la conception de l’exposition divisée en quatre parties : “les animaux transforment les humains”, “l’animal est un étranger pour l’homme”, “les animaux ont un métier”, “les animaux imposent leur choix”.
Le 15e jour : Diriez-vous que nous avons des choses à apprendre du monde animal ?
V.D. : Bien sûr. Plusieurs vétérinaires ont découvert récemment que les chimpanzés sont de formidables pharmacologues : ils utilisent des plantes pour se soigner. En outre – c’est le comble – certaines de ces essences nous étaient inconnues. Nous aurions sans doute intérêt à nous inspirer des Grecs de l’Antiquité qui avaient appris à cultiver une forme d’intelligence particulière faite d’inventivité et de souplesse d’esprit : la “mètis”. Cette faculté ne pouvait s’apprendre que dans les contacts tissés de connivence et de rivalité avec les animaux. Pour les anciens Grecs, il était évident que les hommes ont beaucoup de choses à apprendre du monde animal. Les éleveurs actuels en sont d’ailleurs parfaitement conscients : leur témoignage à travers quelques films vidéos présentés à l’exposition est d’ailleurs très interpellant.
Propos recueillis par Patricia Janssens
Exposition au Parc de La Villette, Paris, jusqu’au 20 janvier 2008. Un livre reprend les témoignages des éleveurs : Vinciane Despret et Jocelyne Porcher, Etre bête, Arles, Actes Sud, août 2007. Contacts : tél. 00.33.892.684.694, site www.villette.com et |
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