Terra incognita

La géologie dévoile ses ressources pour une planète mieux savegardée

En attribuant le prix Nobel de la paix à Al Gore et au Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec), le comité de Stockholm a lancé un message fort à la communauté internationale, le 12 octobre dernier. Quelques semaines seulement avant la conférence de Bali, qui doit plancher sur de nouvelles réductions des émissions de gaz à effet de serre au-delà de 2012, le comité Nobel montre sa préoccupation quant aux répercussions dramatiques du réchauffement de la planète. Car le changement climatique aura des effets sur l’eau et sur la production de nourriture et d’énergie, ce qui risque de mener à des combats pour la répartition de ces richesses.

Année internationale

Mutatis mutandis, c’est un peu dans cette optique que les spécialistes des sciences de la Terre ont agi récemment. Déplorant que leurs connaissances soient sous-utilisées dans bien des domaines – alors que dans certains cas elles pourraient sauver des vies –, ces scientifiques ont décidé d’attirer l’attention du public sur l’importance et la pertinence de leur expertise. Tant et si bien que les Nations unies ont proclamé 2008 “Année internationale de la planète Terre”. Avec l’aide du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et celle de l’Union internationale des sciences géologiques (IUGS), l’Unesco est chargée de coordonner cette initiative visant à encourager les jeunes à étudier les sciences de la Terre mais aussi, entre autres, à améliorer la compréhension de l’évolution de la vie. Le lancement mondial de l’“Année” aura lieu les 12 et 13 février prochains lors d’une conférence au sommet, au siège de l’Unesco à Paris.

Activités scientifiques et sensibilisation du public constitueront les deux axes forts du programme qui se déclinera autour de 10 grands thèmes concernant la société : santé, climat, eaux souterraines, océans, sols, profondeurs de la Terre, mégalopoles, risques, ressources et vie. En Belgique, l’événement est placé sous le patronage du Comité national de géologie (Académie des sciences). A l’ULg, tout le département de géologie est sur le pont.

« Étymologiquement, la géologie est la science de la Terre, explique le Pr Frédéric Boulvain. Elle étudie la nature des composants de l’écorce terrestre et tente de déterminer les phénomènes qui interviennent dans leur formation; elle retrace l’histoire de la Terre. La géologie comprend dans les faits plusieurs disciplines de base parmi lesquelles figurent la minéralogie (étude des minéraux), la pétrologie (étude des roches), la sédimentologie (étude des sédiments), la paléontologie (étude des fossiles et de la vie ancienne), la tectonique (étude des déformations de l’écorce terrestre), la géochimie (étude du comportement chimique des éléments dans les processus géologiques). »

Les études géologiques s’articulent principalement autour de trois thèmes : la connaissance des matériaux de l’écorce terrestre, l’analyse et la quantification des processus qui opèrent à la surface et à l’intérieur de la Terre et la détermination de la succession des événements de l’histoire de la Terre enregistrés dans les roches.

Outre la recherche fondamentale, le rôle principal des géologues s’est cantonné pendant longtemps à la prospection, à l’étude et à l’évaluation des réserves de matières minérales utiles comme les matières énergétiques (charbon, pétrole, gaz naturel), les minerais, l’eau, les matières premières minérales diverses, ainsi qu’à l’étude des sites et à la préparation des grands travaux de génie civil. « De nos jours, poursuit le Pr Boulvain, leur action s’est étendue aux problèmes liés à la gestion des ressources naturelles et de l’environnement, ce qui transforme le géologue en un acteur du développement de la société. »

Car l’expertise géologique permet aussi de mieux gérer l’environnement en exploitant de façon rationnelle les réserves en ressources naturelles, en prévoyant le comportement des substances polluantes dans les cycles naturels ou en participant à l’aménagement du territoire par des études sur le sous-sol. « Décider d’enfouir des déchets ou de construire une centrale nucléaire nécessite de bien connaître le sous-sol, relève le professeur. Sous peine de s’exposer à des risques insensés. Les entreprises, en général, le savent et elles n’hésitent pas à faire appel à nos compétences en la matière. Nous réalisons au département de très nombreuses expertises pour les carrières de pierre et les exploitations minières, car comprendre le gisement, c’est aussi déterminer où l’exploiter. »

Quand on lui parle de changement climatique, le géologue affiche une sérénité déconcertante.« L’étude de la Terre nous montre que ces changements ont été fréquents au cours de son histoire. Au Crétacé par exemple (- 100 000 000 d’années), les calottes glaciaires avaient totalement fondu et le niveau des mers était plus haut de 100 m. En fait, notre planète est en perpétuelle quête d’équilibre, en permanente évolution. Ce qui ne veut pas dire que les répercussions des changements climatiques pour les sociétés humaines ne seront pas considérables. Une de mes collègues étudie pour l’instant l’évolution du Gulfstream, ce qui nous apprendra sans doute beaucoup de choses sur son éventuelle disparition. »


Un des plus célèbres "récifs" du monde: Beauchâteau, près de Senzeilles. Ce récif de 30 m de hauf, dont les parois ont été sciées pour produire le fameux marbre rouge belge, est visité par des centaines de géologues étrangers chaque année. Il est daté du Frasnien, c-à-d de près de 380 millions d'années...

Objectif : développement durable

Dans l’optique de l’“Année de la Terre”, les géologues de la Communauté française ont proposé le sujet comme thème du Printemps des sciences 2008. Bingo ! « La Wallonie constitue un terrain idéal pour explorer le sujet. Notre sous-sol est extrêmement ancien et nous possédons plusieurs sites géologiques exceptionnels que les scientifiques du monde entier nous envient (Beauchâteau, Anseremme, Tournai, etc.). » De plus, depuis le XIXe siècle, la géologie a suscité à Liège la curiosité d’esprits éclairés : c’est un Liégeois, André Dumont, qui fit paraître en 1853 la première cartographie du royaume de Belgique.

Une période de renouveau pour la cartographie géologique semble pourtant se dessiner. C’est que certains décideurs ont compris qu’une gestion efficace de l’environnement ne se ferait pas sans une bonne connaissance du sous-sol. Il suffit d’évoquer les problèmes de pollution, de gestion des déchets ou des ressources en eau pour saisir l’importance d’une mise à jour continuelle des cartes géologiques. Et dans le cas de notre pays, le problème est encore plus aigu, puisque la plupart de nos cartes sont centenaires. L’actuelle campagne de cartographie géologique de la Wallonie correspond d’ailleurs à ce besoin essentiel.

Les sept laboratoires du département seront mobilisés pour le Printemps des sciences (du 10 au 16 mars). Conférences et expériences seront proposées au public, lequel sera convié également à des excursions in situ. « Ce sera l’occasion de montrer que les roches renferment parfois des débris d’animaux ou de végétaux et d’expliquer que la paléontologie décrit ces restes fossiles et recherche leur filiation avec les organismes actuels de manière à fixer les étapes de l’évolution du monde organique. » L’occasion surtout de faire une balade géologique sous la conduite d’experts.

 

Patricia Janssens

 

J.J. Alvaro, M. Aretz, F. Boulvain, A. Munnecke, D. Vachard & E. Vennin, Palaeozoic Reefs and Bioaccumulations. Climatic and Evolutionary Controls, Geological Society of London Special Publications, Blackwell, 2007.

E.Vennin, M.Aretz, F.Boulvain et A.Munnicke, Facies form Palaeozoic reefs and bioaccumulations, mémoires du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris, 2007.