Archives du Quinzième jour du mois, mensuel de l'Université de Liège.
N°99. Décembre 2000.
Alors quun simple radiocassette distille une musique lancinante interférant avec le bip obsédant de la salle dopération, la patiente gît à demi-consciente sur le billard et semble se mouvoir avec allégresse dans un univers aussi paradisiaque quillusoire. « Vous êtes bien, très bieeeen... une saison qui vous rappelle le printeeeeemps », lui susurre une voix rassurante teintée de complicité. Et sans crier gare, le chirurgien lui arrache dun geste sec un petit bout de cartilage ensanglanté hors de la narine. Faculté naturelle Cette chronique, digne dun scénario de X-files, nest pourtant pas lillustration dun phénomène paranormal mais du quotidien dune équipe de médecins du CHU, spécialiste des opérations sous hypnose. « Lhypnose est une faculté naturelle de lêtre humain quil nous arrive datteindre lorsque notre attention, focalisée sur un élément ambiant, fait que nous nentendons plus les stimuli extérieurs. Mon travail consiste à accompagner les patients en créant des conditions favorables leur permettant daccéder à cet état. Un peu comme lorsque vous assistez à un cours qui ne vous intéresse pas», sourit Marie-Elisabeth Faymonville - voix doucereusement envoûtante et regard bleu pénétrant -, anesthésiste-réanimateur au service du Pr Maurice Lamy. La technique dhypnosédation ne relève pas du phénomène de foire; plusieurs équipes ont fait reconnaître dans de très austères publications le caractère sérieux de lhypnose. Le CHU de Liège dispose dailleurs dune école reconnue accessible dès la quatrième année danesthésie. Au XVIIIe siècle déjà, faute danalgésiques, les chirurgiens avaient recours à un procédé hypnotique très directif pour tenter datténuer la douleur lors dopérations effectuées... à vif. Fort heureusement, à lheure actuelle, la technique nest plus appliquée que dans le domaine de la petite chirurgie (extraction de polypes dans le nez ou opération de la thyroïde), en parallèle avec lutilisation, à de très faibles doses, de sédatifs et danalgésiques locaux. Une technique mise au point en 1992 à Liège. Point de péril, pour le patient, de supporter une douleur aiguë subite puisquune procédure durgence permet à tout moment de recourir à une anesthésie générale. Entre le sommeil et létat de conscience, lhypnosédation permet de passer outre les nombreux inconvénients consécutifs au coma pharmacologique résultant de lanesthésie générale tout en diminuant létat de fatigue, les douleurs postopératoires et le temps de récupération du patient. Seules restrictions : les gens sourds ou déments, les patients peu motivés et les personnes présentant des contre-indications aux analgésiques.
![]() Une voix doucereusement envoûtante (Photo Pierre Jamart) De la plage à la montagne « Vous laissez votre confort sinstaller dans vos pieds, dans les chevilles... ». En cinq minutes chrono, la victime gambade au pays des merveilles. Lanesthésiste se fait alors poète : « La montagne vous apprend tellement dautres choses. La montagne est exigeante envers ceux qui veulent la visiter. Vous restez là et vous découvrez à quel point vous pouvez apprécier les choses autrement, dautres moments agréables que vous avez envie de partager avec vous-même... calmement et doucement. » Mais avant tout, la technique requiert une collaboration accrue entre tous les protagonistes de lopération et un grand respect du malade. En fonction des gestes posés par le chirurgien, lanesthésiste module son discours et conditionne le patient afin quil intègre lensemble des stimuli à son trip (linjection dun produit froid est, par exemple, associée à de la neige). Prête, en cas dinconfort, à le rassurer main dans la main et à tancer le praticien. En silence, linfirmier officie. Le malade, lui, crapahute benoîtement entre lEverest et lAnapurna. « Jai un petit entretien avec chaque personne avant lopération afin davoir un aperçu de ses centres dintérêt, confie le Dr M.-E. Faymonville. On ma déjà fait faire toutes les activités sportives possibles. Du surf au parachutisme », ironise-t-elle. À la fin du voyage, le montagnard toujours parfaitement immobile émerge. « Vous devez progressivement rouvrir les yeux, revenir ici... frais et dispos. Je vous invite à ne garder que les bons moments de cette aventure », lui dicte la voix mélodieuse résonnant dans le silence du bloc opératoire. Alors, le randonneur virtuel se réveille rayonnant, ne tarissant pas déloges et de remerciements pour cette riche expérience.
Fabrice Terlonge Informations sur le site http://www.ulg.ac.be/anesrea/hypnose.htm |