Archives du Quinzième jour du mois, mensuel de l'Université de Liège.
N°99. Décembre 2000.

 

Les économistes osent, et montent le ton !



*L’observateur qui serait passé voir de quoi discutaient les économistes belges francophones en congrès au Sart-Tilman les 23 et 24 novembre, aurait été largement surpris. Bien sûr, tradition oblige, le thème général du congrès était la croissance régionale et le Premier ministre est venu nous dire combien il se réjouissait du fait que la Wallonie affiche une meilleure santé. Entre-temps, les économistes, eux, pensaient à s’assurer que cette croissance serait durable et équitablement répartie, et pour cela, ils ont surtout osé parler des facteurs institutionnels et culturels qui conditionnent cette croissance.

S’appuyant sur les développements les plus récents de la science économique et aidés dans leur démarche par des spécialistes d’autres disciplines - entre autres géographes, sociologues, démographes et spécialistes en sciences de l’éducation -, les travaux de chacune des quatre commissions du congrès ont abouti à des conclusions importantes :

  1. la société duale et son corollaire de discriminations ne sont pas des faits attribuables au seul fonctionnement de l’économie de marché, mais surtout au rôle des institutions qui bloquent la flexibilité des entreprises et la mobilité des individus;
  2. les conditions et la qualité de la prise de décisions économiques, autant dans le secteur privé que public, constituent des moteurs fondamentaux de la croissance mais dépendent du cadre légal et institutionnel, y compris des modes de scrutin;
  3. la métropolisation de l’économie à Bruxelles et en Wallonie est le résultat des forces puissantes d’agglomération qui sont à l’oeuvre; pouvoir les identifier est un préalable à la définition d’une politique d’aménagement du territoire cohérente et efficace;
  4. dans les comparaisons nationales et internationales, la Wallonie accuse un déficit important en capital humain, tant quantitativement que qualitativement, qui serait dû en grande partie à une série de facteurs institutionnels jouant en défaveur de l’efficacité du secteur éducatif : l’organisation en réseaux, la distinction de filières d’enseignement, le financement en fonction du nombre d’élèves.
On le voit, les économistes n’ont pas hésité à dire haut et fort que l’économie ne se résume pas à la production et à la consommation de biens, ni à la bonne tenue des marchés financiers. Le bien-être des générations présentes et futures dépend aussi fondamentalement des institutions, au sens large, dont on se dote.

Ainsi, lors du débat de clôture en présence de plusieurs ministres fédéraux, régionaux et communautaires, il a été question de la nécessité d’évaluations externes et indépendantes à tous les niveaux de l’État et des besoins urgents de coordination entre institutions (le meilleur exemple en est la construction d’un réseau RER à Bruxelles), à défaut de pouvoir pratiquer des fusions ou des suppressions d’entités existantes. Comme beaucoup d’autres, je ne suis pas convaincu que le message est passé cette fois-ci. Mais ce n’est que partie remise. Dans deux ans, lors du prochain congrès, nous oserons à nouveau nous faire entendre et peut-être d’ici là aurons-nous constaté que nos recommandations ne seront pas tombées dans l’oreille d’un sourd...

Sergio Perelman

Chargé de cours à la faculté d’Economie, Gestion et Sciences sociales, président de la commission 1 au 14e Congrès des économistes belges de langue française.