Archives du Quinzième jour du mois, mensuel de l'Université de Liège.
N°99. Décembre 2000.

 

Comment peut-on être Letton ?



*A l’intersection de l’Europe et de la Russie, la Lettonie est une jeune république qui s’affirme sur la scène internationale. Tout en assumant son histoire particulièrement mouvementée, elle frappe aujourd’hui à la porte de l’Union européenne et de l’Otan.

« Tout Etat fait la politique de sa géographie » : cette réflexion attribuée à Napoléon se vérifie tout particulièrement pour les Etats baltes. Voilà, en effet, des pays tirés à hue et à dia depuis des siècles par le Drang nach Osten allemand, par la course à la mer russe, voire par les velléités expansionnistes suédoise et polonaise. C’est donc réjouissant de constater qu’ils ont pu garder leur identité propre, en dépit des ballottements géopolitiques et malgré les tentatives renouvelées de germanisation ou de russification dont ils furent l’objet dans le passé.

Une jeune République

On a pu s’en apercevoir, le 21 novembre dernier, à l’occasion d’une “Journée de Lettonie” organisée à l’ULg à l’initiative de l’ambassade de cette République - qui fêtait ce jour son retour à l’indépendance - et de Francis Balace, chargé de cours en histoire contemporaine au sein de notre Institution. Coincées entre l’Estonie au nord et la Lituanie au sud, nations avec lesquelles les rapports furent toujours excellents, les anciennes régions de Courlande et Livonie n’ont accédé à l’autonomie - sous le nom de Lettonie - qu’en novembre 1918. La jeune République, s’étendant de part et d’autre de la Daugava, sera envahie par l’Armée rouge en juin 1940, occupée par les Allemands l’année suivante et de nouveau incorporée à l’URSS en 1944. Et ce n’est qu’en 1991, après la dislocation de l’Union soviétique, qu’elle a recouvert son indépendance.

Ces repères chronologiques, les étudiants de la licence en histoire ont pu se les approprier à l’occasion d’un séminaire tenu le même jour par Atis Lejins, directeur de l’Institut de politique extérieure de Lettonie, et portant sur la reconstruction de la mémoire historique du pays. Quand on a connu à quelques années d’intervalle une double occupation, soviétique puis allemande, on est nécessairement confronté à la difficulté d’en donner une interprétation sereine sans verser de facto dans de douteux règlements de compte. C’est pourtant le défi que les autorités de Riga ont relevé, soucieuses qu’elles sont de maintenir à tout prix la cohésion nationale.

L’affaire n’était pas mince, à vrai dire. Il faut savoir que la Lettonie comprend au moins 29 % de russophones et qu’y vivent d’importantes minorités (surtout biélorusse, polonaise et ukrainienne). Indépendamment de l’anglais omniprésent, la langue traditionnellement usitée y est le letton mais celui-ci est, comme le fit remarquer avec humour Atis Lejins, « du lituanien parlé avec un accent estonien »... Cette diversité n’a cependant pas donné lieu à la moindre purification ethnique : la zone baltique se distingue en cela de son homologue balkanique du sud-est de l’Europe.

Lettonie

Lettonie (carte tirée de J. Le Goff, L’Europe racontée aux jeunes, Seuil, 1996 )

Partenaire économique

Une telle stabilité, à laquelle s’ajoute une croissance économique s’élevant à 5,5 % en 2000, constitue évidemment un atout pour la Lettonie dans son intention de rejoindre au plus vite l’Union européenne (UE) et l’Otan. Cette perspective d’intégration fut d’ailleurs au centre de la conférence-débat qui eut lieu en soirée, dans la salle du Théâtre universitaire, en collaboration avec la section de Liège de l’Association atlantique belge. Les orateurs présents - Ivars Apinis, secrétaire de la Représentation permanente de Lettonie près l’Otan, et Aris Viganps, secrétaire de la Représentation permanente de Lettonie près l’Union européenne - y insistèrent sur l’intérêt qu’il y a pour les pays occidentaux d’accueillir au sein de leurs institutions un candidat situé « à l’intersection de l’Europe classique et de la Russie ». Du reste, l’UE est le principal partenaire économique de la Lettonie puisque celle-ci y fait parvenir, essentiellement par voie maritime, près de 70 % de ses exportations (bois, textiles, logiciels, etc.).

Avec son deuxième port fluvial d’Europe, la Cité ardente - et la Wallonie, cela va sans dire - a tout à gagner de ce transit émanant d’un pays balte, se faisant via Rotterdam et Anvers. Et Jean-Marie Roberti, directeur des Relations extérieures de la Ville, de faire remarquer avec à-propos : « La Lettonie est un des premiers Etats de l’Est européen à demander l’installation d’un consulat honoraire à Liège. »

Henri Deleersnijder